Tester la soutenabilité de certains dogmes
Par Yves Guérard et Nicole Giasson
Agis de manière que tu puisses vouloir que la maxime d'après laquelle tu te détermines devienne une loi générale »(Kant, 1796, Projet de paix perpétuelle, VIII-377)
Mais en vérité, on doit toujours se demander: qu'arriverait-il si tout le monde en faisait autant? Et on n'échappe à cette pensée inquiétante que par une sorte de mauvaise foi »(Jean-Paul
Sartre, 1970, L'existentialisme est un humanisme)
Cette loi fondamentale, initialement destinée à juger de la moralité des actions humaines, est appelée à servir de fondement à l'analyse de soutenabilité en gestion environnementale. Une
action qui, transformée en comportement universel, mène à la destruction irrémédiable de l'environnement ne pourrait pas être considérée comme étant une action soutenable. En
universalisant une pratique de consommation ou de production, en calculant ce qui arriverait si tout le monde en faisait autant », on pourra évaluer la soutenabilité d'un type de
consommation ou de production et même la soutenabilité d'une politique, d'un projet ou d'un programme gouvernemental.
Un concept galvaudé
Dans le contexte de crise écologique actuelle, le mot d'ordre est maintenant au développement soutenable », un concept mis à la mode par la publication du fameux rapport de la
Commission mondiale sur l'environnement et le développement (Commission Brundtland), Notre avenir à tous ». Mais ce concept de développement soutenable a rapidement été
galvaudé, vidé de son sens, appliqué à des réalisations qui le nient. Il est devenu un voeu pieux. On parle de développement soutenable de l'industrie automobile. On appui officiellement
le développement soutenable et on crée un programme de subvention de 7 500 dollars pour la naissance d'un troisième enfant (ou plus) dans un monde surpeuplé, dans un pays où un
habitant de plus consommera 100 fois plus d'énergie et de ressources qu'un habitant de plus au Sahel. Le Pape implore d'éviter le péril écologique et va interdire la contraception aux
foules illettrées d'un Nigeria surpeuplé. On en vient à ne prioriser que le développement, point final, en prétendant qu'il nous donnera les ressources pour stopper l'explosion
démographique et financer les mesures antipollution. Bref, on fait au développement soutenable ce qu'on a fait de tout temps à l'obligation morale: une question relative, subjective,
variable, indéfinissable, voire personnelle. Ce concept devient en quelque sorte une autre victime du scepticisme transformé en manie, mais en même temps un mot magique qui sauve
l'âme de celui qui y croit.
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